JUIFS DANS LE PAS-DE-CALAIS AVANT 1789

JUIFS DANS LE PAS-DE-CALAIS AVANT 1789

 


 

 

De très rares archives... des vestiges odonymiques... quelques actes de conversion...

Voilà ce que les territoires formant le Pas-de-Calais nous ont laissé sur les Juifs avant 1789.

Etaient-ils si peu nombreux en ces lieux ravagés de tout temps par les guerres ?

Leur présence, discrète, semble avoir été oubliée, voire gommée sur ces terres tant convoitées.

De tous ces grains, de tous ces draps naîtront foires et marchés,

de ces nombreux noeuds fluviaux et routiers naîtront échanges, rencontres et brassages...

Juifs des villes et Juifs des champs.

 

                                                                                                

 

Au cours des deux premiers siècles après notre ère, en Europe du Nord, l'Empire romain atteint ses limites géographiques : les pays du Rhin et l'Angleterre sont conquis.

Aussi, depuis qu'ils sont citoyens romains et libres (édit de Caracalla de 212), les Juifs, fournisseurs des légions, empruntent-ils les voies romaines (Milan-Lyon-Autun-Reims-Amiens-Boulogne et Cologne-Bavay-Boulogne), artères vitales de l'Empire, pour y établir comptoirs et communautés.

La conquête de l’ Angleterre fait de Boulogne-sur-Mer  (Bononia) un port de passage cosmopolite où se croisent légionnaires, fonctionnaires et marchands des quatre coins de l'Europe.

Pour autant, si la présence de Juifs est plus que vraisemblable à Boulogne comme à Londres, l'existence de communautés, de part et d'autre du détroit, n'est toujours pas prouvée archéologiquement. Au quatrième siècle, Boulogne disparaît des sources antiques...

 

                                                                            

                

Denier Quentovic Carolus Magnus

En 799, Charlemagne, qui avait instauré un système administratif spécifique aux Juifs  permettant d'encadrer leur négoce, se rend dans l'un des ports les plus prospères de l' Europe septentrionale, Quentovic, entre Etaples et Montreuil-sur-Mer.

Ce site économique de premier plan battant monnaie localisé au sud du hameau de Visemarest, sur la commune de La Calotterie (fouilles menées  par David Hill de l'Université de Manchester en 1985), explique, comme le pense Frédéric Viey, la présence de Juifs dans ce secteur du Pas-de-Calais, comme nous le verrons ultérieurement.

L'historien britannique Cecil Roth (1899-1970) n'hésite pas à affirmer que le commerce de l'Europe occidentale était alors majoritairement contrôlé par les Juifs.

Les pillages et destructions répétés des Vikings au dixième siècle vont ruiner le port de Quentovic. L'activité marchande va progressivement se déplacer vers Montreuil-sur-Mer, les Juifs aussi.

 

                                                                                                

 

jumel ombré

 

 

Dans la paisible vallée de la Canche, Jumel, hameau de Beaurainville (autrefois "Beaurain"), est, en 1042 appelé en bas-latin Villa judei mansi, que l'on peut traduire par "domaine juif". Ce lieu d'origine franque aujourd'hui  nous révèle l'existence d'une exploitation agricole juive.

 

 

 

 

    

 

Nous voici dans les années 1020, à Arras.

Jacob ben Yekoutiel, originaire de Rouen, perd la vie lors d'une baignade. Le cimetière communautaire le plus proche étant à Reims, il y sera enterré. Trois mois plus tôt, avec ses proches et une trentaine de coreligionnaires, il avait quitté la Lorraine où il avait vécu une dizaine d'années, répondant ainsi à l'invitation du comte de Flandre Baudoin IV,  dit Baudouin le Barbu, lequel estimait que la présence de Juifs dans son riche comté ne pouvait être qu'avantageuse.

 

                                                                                                 

 

Dans le riche Ponthieu, et plus précisément dans le Val d'Authie qui départage le département du Pas-de-Calais de celui de la Somme, des villages conservent le souvenir odonymique (odonymie : étude des odonymes, noms propres désignant des voies de communication) d'une présence juive : rue des Juifs, de la Juiverie, chemin des Juifs... Ces rues localisatrices, et plutôt distantes des bourgs, sont propres à la fin du treizième siècle. Robert Anchel (1880-1951), archiviste-paléographe, estime dans un article écrit en 1938 que les Juifs habitent hors des villes dès l'époque mérovingienne, comme d'ailleurs la grande majorité de la population. Gérard Nahon (1931-2018), dans sa "Géographie des Juifs dans la France de Louis IX", nous apprend que si les Juifs sont relativement nombreux dans le royaume de Saint Louis, ils sont aussi très dispersés. Ils sont alors présents dans 30% des villages et des bourgs et dans 70% des villes.

 

Dico topo PdCExaminons à présent une carte du Ponthieu au 1 : 200 000. Les communes ayant admis des familles juives au Moyen Age et dont le "Dictionnaire topographique du Pas de calais" (1907) du comte de Loisne (1853-1943) conserve le souvenir, semblent à première vue éparses. Il n'en est rien. En effet une observation plus attentive nous permet de constater qu’elles sont en fait réparties le long de l’ Authie, à proximité d'un prieuré (Villers l'Hôpital, prieuré-de-St-Jean-de-Jérusalem) ou d'une abbaye (Regnauville,  abbaye Saint-Josse-de-Dommartin).  

 

Notons, côté Somme, Vironchaux et Dominois, proches de l'abbaye de Valloires. D'autres villages du Ponthieu témoignent de cette ancienne présence juive ; ils se situent autour  d'Abbeville et de Doullens, mais nous sortons ici de notre cadre géographique.

 

Les micro-communautés juives rurales assurent tant bien que mal des offices dans des oratoires mais ne sont  jamais totalement  isolées : elles dépendent, selon Jean Baumgarten, de communautés un peu plus développées et urbaines dont les rabbins sont "conscients du relâchement et de l'ignorance religieuse des gens de la campagne"...

 

Quels sont les moyens de subsistance de ces communautés ? Dépossédés de leurs terres sous Saint-Louis, le travail agricole n'est plus envisageable. Les Juifs les plus aisés se lancent dans le commerce de produits agricoles, les autres, la majorité, sont tailleurs, chiffonnniers, vieusiers, colporteurs dans les villages ou aux abords des marchés. Quelques uns, modestes prêteurs, deviennent les "banquiers" des laboureurs, journaliers et artisans. Cette activité de prêt à court terme est exercée en famille. Enfin, d'autres encore travaillent pour des abbayes dont ils sont les agents financiers.

                                            

                                             

Waben

Juste en aval de l'Authie, à son embouchure, Colline-Beaumont conservait autrefois le souvenir d'un "fief des Juifs", vraisemblablement concédé par la Commanderie de Conchil-le-Temple, toute proche.

Non loin de là, une petite localité d'environ 400 habitants aujourd'hui mais troisième ville du Ponthieu après Abbeville et Montreuil au Moyen Age, Waben, joua jadis un rôle important dans l'économie locale : son port, prospère et populeux, avait sans doute permis à la communauté juive de Colline de commercialiser les deux spécialités agricoles de cette contrée, la laine et la guède.

La guerre de Cent Ans et l'ensablement feront sombrer le port de Waben dans l'oubli.

                           

                                                                                        

 

 

Tours Philippe-Auguste citadelle_de_Montreuil-sur-Mer

Le port de Montreuil-sur-Mer est quant à lui d'une importance capitale pour les rois capétiens : il sera en effet, et ce, jusqu'en 1204, année de la conquête de la Normandie, leur seul accès à la mer.

Au milieu du XIIIe siècle, les transactions commerciales montreuilloises sont peu à peu freinées par un défaut d'argent pesant sur la santé économique de la ville. Les mayeurs n'ont pas d'autre choix que de relancer l'usure au coeur de la ville : ils chassent  les Lombards de la rue du Change et les remplacent par des Juifs dont le crédit est moins onéreux.

                                                                                           

                                               

A l'ouest de Montreuil, la seigneurie vicomtière d'Airon-Notre-Dame relevait directement du roi mais appartenait à l'abbaye de Saint-Josse : ici aussi un fief avait  été concédé à des Juifs.

 

Un peu plus au nord, à Aix-en-Issart, la dite "route des Juifs" était située à une certaine distance du village dont on sait que les terres et les principales fermes  appartenaient à l'abbaye Sainte-Austreberthe de Montreuil.

   

En direction de Boulogne-sur-Mer, Bernhard Blumenkranz (1913-1989), dans son "Art et archéologie des Juifs en France médiévale" mentionne  une "rue des Juifs", aujourd'hui disparue, à Hesdin-l'Abbé.

 

                                                                                      

 

 Retournons à présent à Arras...

"Mahzor Arras BibliothèquePuissante Arras, ville très antique, pleine de richesses, avide de lucre et que réjouit le gain". Ce témoignage du début du XIIIe siècle dédié à Philippe-Auguste témoigne du dynamisme de cette ville, la plus puissante au nord du royaume à cette époque.

De cette opulence, un nom se détache : Jacques Louchart dit Garet, le plus important financier de sa génération, créancier du comte d'Artois, du comte de Flandre, des villes d'Ypres et de Bruges... Lille même, et plus précisément une place, conserve le souvenir de son nom. George Bigwood, un spécialiste de l’histoire financière, écrit, dans un article de 1924 consacré aux banquiers d'Arras au Moyen-Age, que l'on prêtait à Jacques Louchart (décédé en 1295) des origines juives hongroises. L'hypothèse avait été émise par l'historien belge Joseph Kervyn de Lettenhove (1817-1891) sur la base d'un acte daté de 1198. Aucune archive ne vient corroborer cette thèse et Jean Lestocquoy (1903-1984) la conteste.

Dans le vieil Arras, au nord de la cathédrale actuelle, la présence de Juifs, changeurs, prêteurs sur gages et banquiers est attestée par l'existence de la rue de Jérusalem, toujours ainsi nommée et de la rue des Lombards (aujourd'hui rue des Chariottes).

Avec son commerce de l'argent, du blé et de la draperie, Arras, 35000 habitants vers l'an 1300, concentre tous les regards : chansons et dits (poèmes narratifs) artésiens raillent sa population, ses drapiers, ses banquiers… Les Juifs sont, curieusement, épargnés :

     " Aux riches, les Juifs ne ressemblent mie car

       s'ils ont quelqu'ami qui a chu en pauvreté

     ils lui font tous mille bontés

     ils le secourent jusqu'à trois fois.

     En cela est leur foi

     qui au parent ne ferme pas la porte. "

 

                                                                                        

derville St-Omer

 

Aux XIIe et XIIIe siècles, Saint-Omer, comme Arras, connaît son âge d'or. C'est une ville marchande et drapière, dont le dynamisme remonte au haut Moyen Age.

L'ouvrage d'Alain Derville (1924-2002), "Histoire de Saint-Omer", nous rapporte ainsi que vers l'an mille, un important marchand de draps de cette ville nommé Robert fils d'Alward, s’autoproclamait émule des marchands juifs rhadanites.

Usuriers ou vieusiers pullulent à Saint-Omer vers 1300 ; mais les échevins veillent… Ils administrent et contrôlent toutes les affaires de la cité à commencer par le  contrôle des rues, champs, marais, rivières, cimetières, halles, marchés, tavernes, noces, jeux,  puis des  étrangers, lépreux, Juifs, ribauds et putains.

L’ historien médiéviste Arthur Giry (1848-1899) mentionne l'existence d'un registre aux bans de la fin du XIIIe siècle interdisant la location de maisons aux Juifs dans la ville et dans ses faubourgs.

L'édit d'expulsion définitif des Juifs du royaume de France de 1394, sous Charles VI le Fou, n'est pas aboli aux siècles suivants mais une certaine tolérance s'installe au XVIIIe siècle. Ainsi n'est-il pas rare de croiser vers 1780, entre Saint-Omer et Dunkerque, sillonnant la campagne et chargés d'étoffes vendues à bas prix, des colporteurs alsaciens ou lorrains.

 

                                                                              

 

 

Le XVIIIe siècle est aussi le siècle des conversions non contraintes ; quittons Saint-Omer et empruntons l'ancienne rue des Juifs   du village de Molinghem pour partir à Béthune.

Nous sommes le 17 septembre 1759, en l'église Sainte-Croix aujourd'hui disparue :

                                                                                                                                              seliek             

                                                                                                        [ BETHUNE Sainte-Croix_5 MIR 119/2_1748-1777_ page 464]  

"Isaac Seliek, 28 ans, juif de naissance, natif de Gulhausen en Hanovre" (Basse-Saxe, Allemagne), se fait baptiser et devient "Joseph" Seliek. Son parrain est Alexandre Durieu, sa marraine Augustine Josephe Lefebvre, tous deux de cette paroisse et mari et femme.

Les Mémoires de la Societé d'Emulation d'Abbeville de 1914 nous apportent quelques informations sur ce jeune homme qui deviendra graveur sur or, argent et autres métaux en cette ville dont le centre de formation à la gravure était réputé à cette époque. Charles Macret, d'une certaine renommée en son temps, sera son élève.

 

                                                                                         

 

Notre enquête prend fin dans le Calaisis.

Distantes de trois kilomètres et situées à une dizaine de km de Calais, Frethun et Saint-Tricat sont répertoriées dans l'ouvrage précité de Bernhard Blumenkranz : en effet ces deux villes avaient toutes deux, autrefois, une rue des Juifs.

 

A Calais, dont le port de commerce est né au XIIe siècle, des archives parlent : les Juifs de la ville ont payé des taxes au bailli en 1299 et en 1300. Sa rue des Juifs n'existe plus aujourd'hui.

Que devinrent-ils en 1347 quand les Anglais vidèrent la ville de ses habitants ?

Quelques années auparavant, en 1290, de l'autre côté de la Manche, Edouard Ier avait ordonné aux Juifs d'Angleterre de quitter définitivement le pays dans un délai de cent jours. Environ 16 000 Juifs traversèrent le détroit. N'emportant principalement que leurs objets de culte, ils échouèrent sur les côtes d'Allemagne, de Flandre et de France, le pays frère, où ils s'établirent majoritairement, notamment à Rouen, mais il n'est  pas impossible que certains d'entre eux soient restés là où ils avaient débarqué, dans le secteur de Wissant.

 En 1315, c'est Edouard II qui procédera à une seconde expulsion...

 

                            Les siècles passent, nous voici en 1784, le 26 septembre, en l'église Notre-Dame de Calais :

                 wail bapteme

                                                                                          [CALAIS Notre-Dame_5 MIR 193/31765-1789_page 1300 ] 

Louis Wail, âgé d'environ 31 ans, originaire de Metz et fils de Mathis, négociant en cette même ville, et de Rebecca Cahen, Juif de nation et de religion, est baptisé par le curé de la paroisse. Louis, ("Olry", dans les "Tables du registre d'état civil de la communauté juive de Metz" établies par Pierre-André Meyer), dont la signature est maladroite et hésitante, est nommé Louis-Augustin par son parrain, Monsieur Augustin Carmier, ancien juge-consul de la ville et par sa marraine Dame Marie Louise Angélique Bouchet de Merenvue, veuve de Messire Joseph Darluc de Grammont de la Praderie, Chevalier de l'ordre royal de Saint-Louis et Commandant pour le roi au Fort Nieulay de son vivant... Belles relations !        

                              
Dix jours plus tard, le 5 octobre, nous le retrouvons marié à Ardres. Il est ici âgé de 30 ans, établi à Calais depuis sept ou huit ans et marchand. L'heureuse élue, Marie Catherine Duval, est fille d'un marchand-orfèvre calaisien.

                                                                              

                                [ ARDRES_5MIR 038/3_1750-AN VII_page 998 ]

Louis Wail apparaît à plusieurs reprises dans les registres de catholicité de Calais comme témoin . Il est notamment le tuteur d'une orpheline dénommée Catherine Lefebvre. Ces actes paroissiaux témoignent de sa bonne intégration ; mais quelles avaient été les raisons de son départ de Metz ? L'étude exhaustive de Pierre-André Meyer sur la communauté juive de cette ville nous livre deux explications : une insuffisance de logements dans le quartier juif et un marché du travail trop concurrentiel car réduit. Toutefois, quitter le ghetto n'était pas si simple. Nul ne pouvait se soustraire aux charges de la communauté et tout renoncement au droit de résidence messin impliquait un acquittement équivalent à 8% du patrimoine financier estimé du partant. Enfin, on ne peut écarter l'expulsion pour rébellion ou délit financier prononcés par le tribunal rabbinique.

 

 

                                                                                         

 

 

 Au fil de cette enquête, beaucoup d'interrogations restent en suspens et nombreuses sont les hypothèses.

Deux certitudes :

d'une part l'existence sur ces territoires de micro-communautés,

et la non-présence de Juifs, d'autre part, du siècle de Charles VI au siècle de Louis XV,

suite à l'expulsion définitive de 1394.

A la veille de la Révolution,

la mobilité des uns et la tolérance des autres

auront raison de la répression... mais seulement pour un temps.

 

VG

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


 



 

 

 

 

 

 

 

 

                      

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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